CHAPITRE XI
Je me mariai au début des vacances de Noël. Lorsque nous revînmes, Alfred et moi, de notre voyage de noces, nous allâmes habiter Alconleigh, en attendant que notre petite maison d’Oxford fût prête à nous recevoir. C’était la solution la meilleure et la plus pratique : Alfred pouvait se rendre chaque jour à Oxford pour ses cours, et j’étais moi-même à pied d’œuvre pour surveiller l’installation de notre home. Cependant, bien qu’Alconleigh eût été pour moi, depuis ma petite enfance, un véritable foyer d’adoption, j’éprouvai, en acceptant l’offre de tante Sadie, quelque appréhension à l’idée d’y séjourner longuement avec mon mari, au début de notre vie conjugale. Oncle Matthew était célèbre pour la violence de ses humeurs – les mauvaises l’emportant de beaucoup sur les bonnes – et pour l’habitude qu’il avait de ne jamais tenter de dissimuler, si peu que ce fût, les unes et les autres. Je m’aperçus très vite qu’il nourrissait, à l’endroit du pauvre Alfred, une aversion préconçue et très vive. Quant à moi, personne ne l’ignorait dans la famille, il m’avait en horreur. Il haïssait aussi les nouveaux visages et les hommes qui épousaient ses parentes ; il haïssait et méprisait enfin ceux qui ne pratiquaient pas les sports violents. Alfred, je le sentais, partait dans la course avec des chances minimes, d’autant que – suprême abomination – « ce phénomène lisait des livres ».
Cet ostracisme, il est vrai, avait atteint Davey lui-même lorsqu’il était, dans le rôle de fiancé de tante Emily, apparu pour la première fois sur la scène ; mais oncle Matthew, bientôt, s’était trouvé saisi d’une inexplicable tendresse pour lui et il ne fallait pas compter qu’un tel miracle pût se renouveler en faveur de mon mari. Mes craintes, cependant, ne furent pas absolument justifiées. Il est à présumer que tante Sadie avait fait à son époux, avant notre arrivée, les trois sommations réglementaires, cependant que je m’efforçais, pour ma part, de mettre toutes les chances de notre côté. J’exigeai d’Alfred qu’il se fît tondre les cheveux à la manière des officiers de la garde ; je le suppliai de ne jamais ouvrir un livre sauf dans le secret de sa chambre à coucher, et le pressai enfin de se montrer exact à l’heure fatidique des repas. C’était, lui dis-je, une des manies d’oncle Matthew de nous réunir tous dans la salle à manger, cinq minutes au moins avant que le repas fût prêt. « Allons ! Allons ! nous criait-il, en route ! Et maintenant, assis. » Tous les membres de la famille, assis en rond autour de la table, les yeux rivés sur la porte de l’office, se réchauffaient en s’appliquant les assiettes chaudes au creux de l’estomac – une fois, même, tante Sadie, distraite, versa délicatement une soupe claire dans l’échancrure de son corsage.
J’essayai d’expliquer toutes ces choses au cher Alfred qui m’écoutait avec patience, mais sans y rien comprendre ; je tentai aussi de le prémunir contre l’assaut des colères dévastatrices de mon oncle et réussis surtout à terroriser inutilement le malheureux garçon.
« Installons-nous à la Mitre, me suggéra-t-il.
— Peut-être, répondais-je sans y croire, peut-être ne sera-ce pas, chez oncle Matthew, aussi terrible que nous le craignons. »
Et, en effet, la vie à Alconleigh fut, à la longue, beaucoup moins odieuse que prévu. La haine traditionnelle qu’oncle Matthew avait contre moi, et qui, aussi loin que remontent mes souvenirs, avait jeté un voile de terreur sur mon enfance, appartenait plus à la légende qu’à la réalité. Il était si conservateur, et je faisais à ce point partie de sa maison, que son aversion à mon égard – comme d’ailleurs celle qu’il nourrissait contre Josh, le groom, et contre un certain nombre de ses proches – non seulement avait perdu de sa virulence avec les années, mais s’était même muée en une sorte d’amour. Je dis bien : amour, car une tiède affection, telle que les oncles en éprouvent d’ordinaire pour leurs nièces, demeurait un sentiment définitivement étranger à sa nature.
Quoi qu’il en fût, oncle Matthew ne montra aucune velléité d’empoisonner les débuts de ma vie conjugale et fit même de touchants efforts pour maîtriser les irritations successives que provoquaient en lui les insuffisances d’Alfred, son extraordinaire maladresse de conducteur, son irrégularité aux repas et sa fatale inclination à répandre sur la nappe la confiture d’oranges du petit déjeuner. Alfred, grâce au Ciel, nous quittait chaque jour à neuf heures pour se rendre à Oxford et n’en revenait que pour dîner ; si j’ajoute que nous partions, lui et moi, passer tous nos week-ends dans le Kent, chez tante Emily, on comprendra comment oncle Matthew parvint à supporter notre présence et comment Alfred, qui était loin de partager mon admiration sans bornes pour tous les membres de la famille Radlett, réussit, pour sa part, à survivre aux angoisses d’un tel séjour.
Les fils de tante Sadie avaient regagné leur école, et ma cousine Linda – l’être au monde que je chérissais le plus après Alfred – était installée à Londres et y attendait un enfant ; Alconleigh, sans elle, m’apparaissait comme une maison sans âme ; Jassy et Victoria, ses sœurs, demeuraient cependant chez leurs parents – aucune des petites Radlett ne fut jamais envoyée dans une école – et c’est à elles que la vieille maison devait de résonner, comme autrefois, de cris, de querelles et de hurlements idiots. Il y avait toujours quelque plaisanterie en cours à Alconleigh et répétée au point de rendre chacun enragé. Celle qui était en honneur à cette époque consistait à se donner la repartie en chantant, à longueur de journée, les titres du Daily Express.
Jassy : Affreuse agonie d’un homme dans une cage d’ascenseur.
Victoria : Lentement écrasé, il meurt dans d’atroces souffrances.
Tante Sadie, bien entendu, se fâchait tout rouge et disait à ses filles qu’elles étaient trop âgées pour montrer si peu de cœur et que toute cette plaisanterie manquait absolument d’esprit, était sotte et ridicule. Puis, elle leur interdisait de continuer à chanter de la sorte. Aussitôt, Jassy et Victoria reprenaient le rythme en tapant chacune sur le dos de l’autre, en cognant aux portes ou sous la table de la salle à manger, en claquant la langue ou en clignant de l’œil, le tout accompagné de ricanements détestables. Alfred – c’était visible – les trouvait complètement idiotes et eut beaucoup de peine à maîtriser son indignation lorsqu’il apprit qu’elles avaient définitivement abandonné leurs études.
« Bénie soit votre tante Emily ! disait-il. J’aurais été incapable d’épouser une fille totalement illettrée. »
Moi aussi, bien entendu, je bénissais dans mon cœur ma chère tante Emily ; mais, dans le même instant, Jassy et Victoria me faisaient rire si fort et je les aimais tant qu’il m’était impossible de les souhaiter différentes. Dès mon arrivée, elles me traînèrent dans la cachette où avaient lieu leurs plus secrets conciliabules – le placard des Initiés – pour me demander à quoi cela ressemblait.
« Linda prétend que ce n’est pas tellement épatant, dit Jassy, et, connaissant Tony, nous n’en sommes pas surprises.
— Oui, dit Victoria, mais Louisa assure que, avec un peu d’entraînement, c’est absolument, absolument merveilleux ! Et quand nous pensons à John, cela nous étonne rudement.
— Que leur reprochez-vous, à ces malheureux ?
— Ils sont vieux et embêtants. Allez, Fanny, raconte. »
Je répondis que j’étais du même avis que Louisa, mais refusai d’entrer dans les détails.
« C’est dégoûtant tout de même ! Personne ne veut nous expliquer. Sadie n’a aucune idée de la chose – c’est évident – et Louisa est une vieille pimbêche ; mais nous comptions beaucoup sur Linda et toi. Eh bien ! tant pis. Nous entrerons, absolument ignorantes, dans le lit de notre époux, comme les femmes de l’époque victorienne, et, au petit matin, on nous trouvera raides, les yeux révulsés par l’horreur ; et le reste de notre vie, nous le passerons dans un cabanon qui coûtera les yeux de la tête à la famille. Alors, Fanny, tu regretteras de ne nous avoir pas secourues en temps utile !
— Accablées sous le poids des pierreries et des dentelles de Valenciennes, d’un prix inestimable, dit Victoria. Le Satyre était ici, la semaine dernière, et il a raconté à Sadie quelques histoires d’amour dans ce genre-là. Naturellement, nous n’étions pas censées écouter, mais tu devines ce qui s’est passé : Sadie n’a rien compris et nous avons tout entendu !
— À votre place, dis-je, je demanderais au Satyre. Il vous expliquera.
— Expliquera ? Il nous fera une démonstration ! Merci, très peu pour moi. »
Polly vint me voir. Elle avait maigri, était pâle, avec des cernes sous les yeux, et paraissait plus secrète que jamais, surtout en comparaison des exubérantes petites Radlett. À côté de Jassy et de Victoria, elle ressemblait à un cygne, nageant de conserve avec deux petits canards, tapageurs et agités. Mais elle les aimait beaucoup. Pour quelque raison mystérieuse, Polly ne s’était jamais très bien entendue avec Linda, mais elle adorait tous les autres habitants d’Alconleigh, particulièrement tante Sadie, et se trouvait avec oncle Matthew plus à l’aise que quiconque au monde – exception faite de la proche famille de ce dernier. De son côté, oncle Matthew dédiait à Polly une part de ce culte qu’il avait voué à Lord Montdore ; il l’appelait Lady Polly, et un sourire attendri se dessinait sur ses lèvres chaque fois qu’il regardait le beau visage de mon amie.
« Et maintenant, mes enfants, dit tante Sadie, laissez en paix Fanny et Polly. Elles ont des confidences à se faire et se passeront de vous un instant.
— C’est vraiment injuste. Naturellement, Fanny va tout raconter à Polly maintenant. Tant pis ! À nous le dictionnaire médical et la Bible ! Si seulement ces bouquins imprimés expliquaient les choses d’une manière moins sordide et moins glacée ! Ce qu’il nous faudrait, c’est une femme mariée, un peu intelligente, pour éclairer les points obscurs. Mais où la trouver ? »
Polly et moi eûmes une petite conversation à bâtons rompus et n’abordâmes aucun des sujets qui nous tenaient au cœur. Je lui montrai des photographies d’Alfred et de moi, prises sur la Côte d’Azur où nous nous étions rendus afin qu’il pût faire la connaissance de ma pauvre mère, la Trotteuse, qui y était installée avec son dernier mari, que je trouvai affreux. Polly m’apprit que les Dougdale projetaient d’y partir la semaine suivante, car Lady Patricia souffrait cruellement du froid. Elle me dit aussi qu’il y avait eu, à Hampton, une grande réception à l’occasion de Noël, et que Joyce Fleetwood était tombé en disgrâce auprès de Lady Montdore parce qu’il s’obstinait à ne pas payer ses dettes de bridge.
« J’en suis ravie, dit Polly. La grande-duchesse séjourne encore à la maison, pauvre vieille chérie. Seigneur, qu’elle est donc bécasse, mais Mummy n’est pas de cet avis. Mrs. Chaddesley Corbett les nomme, elle et Mummy, Ma’am et Super-Ma’am. »
Je n’osai pas demander à mon amie quel tour avaient pris ses relations avec sa mère, et Polly, de son côté, n’en souffla mot, bien qu’elle parût très malheureuse.
« Viens vite nous voir, dit-elle en prenant congé. Et amène Alfred. »
Mais je redoutais les incartades de Lady Montdore, plus encore que celles d’oncle Matthew ; je répondis qu’Alfred était très occupé et que j’irais seule à Hampton un jour prochain.
« J’ai entendu dire, me confia tante Sadie après le départ de Polly, que Sonia et elle ont recommencé à se disputer comme chien et chat.
— Cette infernale vieille grue ! grommela oncle Matthew, il y a beau temps que je l’aurais noyée, si j’étais à la place de Montdore.
— Oui, s’écria Victoria, ravie, ou bien il aurait pu la couper en petits morceaux avec ses ciseaux à ongles, comme fit ce duc français, dont le Satyre vous parlait, Sadie ; vous n’écoutiez pas, mais nous avons bien entendu.
— Ne m’appelez pas Sadie, mes enfants, s’il vous plaît. Et n’appelez pas Mr. Dougdale le Satyre.
— Mais c’est toujours ainsi que nous vous appelons, dès que vous avez le dos tourné. Alors, vous comprenez, cela nous échappe forcément, de temps en temps, quand vous êtes là ! »
Davey arriva sur ces entrefaites. Il était en traitement pour une dizaine de jours, à la clinique Radcliffe. Tante Emily, qui éprouvait un attachement de plus en plus impérieux pour ses chers animaux, ne se résignait pas volontiers à les abandonner ; j’en rendais grâces au Ciel, car nos week-ends dans le Kent nous étaient devenus, à Alfred et moi, une indispensable détente.
« J’ai croisé Polly dans l’avenue, dit Davey. Nous nous sommes arrêtés et avons fait un brin de conversation. Je lui ai trouvé une mine effroyable.
— Allons donc ! dit tante Sadie, qui ne croyait pas aux maladies, l’appendicite exceptée, Polly se porte comme un charme. Elle a besoin d’un mari, c’est tout.
— Voilà bien les femmes ! s’écria Davey. L’amour physique, ma chère Sadie, n’est pas une panacée à tous les maux. Je le regrette infiniment, d’ailleurs.
— Je ne parle pas de cette chose », dit tante Sadie, extrêmement choquée par l’interprétation donnée à ses paroles.
Elle se montrait, en effet, très « antisexuelle », comme disaient ses filles, et ces questions n’entraient jamais en ligne de compte dans ses raisonnements.
« Ce que j’ai dit, reprit-elle, et je l’ai dit comme je le pensais, c’est qu’elle a besoin d’un mari. Les filles de son âge, qui vivent chez leurs parents, sont bien rarement heureuses, Polly moins que tout autre, car elle n’a strictement rien à faire, ne s’intéresse ni à la chasse, ni aux réceptions, ni à quoi que ce soit. Et, qui plus est, elle se dispute sans cesse avec sa mère. Sonia, il est vrai, l’assomme de reproches et de sermons et ne manque pas une gaffe ; c’est une femme sans tact, mais, au fond, elle a raison. Il faut à Polly une vie indépendante, des enfants, des soucis et des occupations personnels – il lui faut un foyer, disons le mot – et tout cela, c’est un mari qui le lui apportera.
— Ou bien une lady de Llangollen, dit Victoria.
— C’est l’heure d’aller au lit, mademoiselle ; disparaissez toutes les deux.
— Oh ! pas moi. Ce n’est pas encore mon heure !
— J’ai dit toutes les deux. Allez, vite, au lit ! »
Elles sortirent du salon, aussi lentement que possible, et montèrent l’escalier en scandant, à grands coups de pied : « Affreuse agonie d'un homme… » tout au long du couloir de la nursery ; il était impossible de ne pas les entendre, la maison tout entière en était ébranlée.
« Je crois, dit tante Sadie, que ces enfants lisent trop de livres. Mais impossible de les arrêter. Faute de mieux elles lisent jusqu’aux noms des médicaments sur les bouteilles du pharmacien.
— Oh ! s’écria Davey, mais, moi aussi, j’adore déchiffrer les noms des remèdes ! C’est une passionnante lecture. »